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22/03/2011

J moins 4 — Une mise en bouche

896359510.jpgVoici un extrait du "Prince des Ours". Teaser !

 

La vieille Auberge du Palais s’accolait au mur de l’enceinte des chanoines, invisible  depuis les tours de la cathédrale pourtant proches. On ne savait si c’était le mur d’enceinte qui tenait la bicoque, ou le contraire : c’étaient une masure et une muraille arquée, qui s’embrassaient dans une étreinte moirée de lierre.

De la fenêtre ouverte, sortaient les voix gouailleuses de la jeunesse en ripaille :

« Ho ! n’renverse pas mon vin, camarade !

— Mes amis…

— Ton vin ? Ton vin, faquin ? vas donc t’en chercher une, si tu veux y tremper les lèvres !

— Mes amis, chers et estimés juges de grandeur, de haute stature… » commença un jeune orateur.

« …Et de magnificente honorabilité !

— Si tu veux, Dodin. Bref, fils de pendus, tous autant que vous êtes, je demande le silence ! »

Celui qui avait parlé, Jacelme de Grôlée, dressa son imposante carcasse au-dessus de la table. On n’avait rarement vu roi de la Basoche mieux porter le titre et, si sa défroque d’avocat n’avait été fort rapiécée, sa couronne rouillée et plantée de travers, il en aurait imposé même au roi Philippe de France. Il frappa du poing, sans plus d’effet que précédemment avec ses injonctions. Un rot bien senti partit de sa droite.

La Basoche s’était réunie dans l’Auberge du Palais, son bouge de prédilection. Étudiants et jeunes désœuvrés, attirés par la mauvaise vie, et les filles qui allaient avec, c’étaient pour la plupart de futurs notables, qui passaient leur jeunesse à la gâcher, et leur temps à le perdre. Ils singeaient les métiers qu’ils n’allaient pas tarder à exercer avec un terrible sérieux, et aux grands dépens de leurs futurs justiciables.

Sur une estrade de fortune, parmi les trois étudiants attifés en juge, Jean de Pompierre — affublé d’un postiche de barbe en poil d’âne — dut frapper de son maillet pour se faire respecter. Respecter, dans ce cas bien précis, signifiant : se prendre un chou de plus sur le coin de la tête.

Les vivats saluèrent l’attentat judiciaire. Il fallut que l’un des convives éructe : « Introduisez le nouveau ! », pour que l’ambiance se mue subitement. Avec componction, et dans le calme le plus absolu, on fit entrer Péronin Chevrier. Le jeune homme de complexion fine et racée, pénétra la pièce avec quelque timidité, comme s’il ne se souvenait plus déjà du tohu-bohu qui faisait trembler les montants de porte un instant plus tôt. Peu virent le tremblement léger de ses larges épaules. Il ressemblait suffisamment de traits à son père, l’officier du roi de France Barthelémy Chevrier, pour en imposer à l’audience.

S’avança donc Jacelme de Grôlée, fils du chevalier Guillaume, qui avait abandonné sa royale défroque pour une tenue d’avocat — c’est-à dire ceint d’une robe ecclésiastique fatiguée, et trop petite pour lui :

« Attendu que le dénommé Péronin Chevrier vida sérieusement son baquet de bonne bière, et en laissa moins de la moitié au sol, vomi y compris… ». Il adressa un clin d’œil complice à Péronin avant de reprendre : « Attendu que, conformément aux instructions de la haute assemblée ci-présente, il réussit à s’introduire par voie subreptice, dérobée, voire fenestrière ! dans la demeure de la demoiselle Margotine…

— Qu’on la pine ! », cria l’un.

«  …Attendu que le ci-nommé Péronin Chevrier réussit donc, par voie de mâle ruse, et par la grâce de son jeu de jambes, à voler sa chemise à la sus-nommée.

— Voler cha chemige, chertes, mais pas chon honneur ! ch’est un déshonneur, votre honneur ! », intervint un autre, déjà bien imbibé. Sans parvenir à troubler l’inventaire du jeune Grôlée :

« Attendu… qu’icelui ne faiblit pas davantage devant l’adversité, et eut sa bonne part dans la correction infligée hier soir aux gardes du cloître Saint-Jean… »

À ce moment le greffier de ce tribunal improvisé protesta, bien dans son rôle :

« Je tiens à rappeller à ceux impliqués — dont moi-même, tiens, au fait — que cela constitue une agression inacceptable contre les serviteurs de la très sainte Eglise, et un affront à la non moins sainte Création qu’ils représentent, ces pauvres créatures de Dieu !

— Ouais… ce qui constitue une offense inacceptable à la Création, ce sont plutôt leurs gueules de travers, tu peux me croire !

— Ah, mais vous avez bien cogné dessus, aussi !

— Ce à quoi je dis : on ne peut refaire la Nature, greffier, seulement l’améliorer !

— Très juste. Vous ne pouviez laisser leurs tarins dans un état pire que celui dans lequel vous les aviez trouvés ! Au nom de la loi de la Basoche, je vous absous donc d’avoir rossé la garde du Palais, et… tiens, je m’absous moi-même par l’occasion ! »

Les rires fusaient : on se tenait les côtes devant une telle verve. Enfin, car on commençait à avoir le gosier sec, on se décida à bénir Péronin Chevrier, qu’on avait presque oublié à ce point, comme nouveau membre de la Basoche. La bénédiction requit un bon litre de piquette, versé du crâne au cou, et on ne considéra le baptème comme satisfaisant, qu’une fois les braies imbibées jusqu’aux chausses.

 

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